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Carole Boulbès, in Art Press, N°190, avril 1994, p.92

Les cinéastes indépendants de Circuit-court sont animés par une étonnante volonté de réunir, éditer, de diffuser les « films sans qualité ».

Voici deux ans, Circuit court association d’une poignée de jeunes cinéastes indépendants révélait au public Parisien les films super 8 de Pierrick Sorin. (1)

La seconde manifestation du groupe dans l’espace de Confluence, a permis de rassembler d’autres talents sous l’étendard peu commun du » film sans qualité » sans prétention et sans aucun montage. Dans ces films brefs (rarement plus de trois minutes), le gag visuel, l’image liberté, le refus de l’illusion cinématographique et de la littérature filmée était de nouveau au rendez-vous. Camouflet à tous les puristes du cinéma : et si la perfection technique était subsidiaire ? Amateur éclairé, le « cinéaste sans qualité » apprécie la fragilité, l’obsolescence et la rareté du format super 8, qu’il préfère de loin à la joie du cinémascope ou de l’image cathodique effaçable à volonté. Privilégiant le risque, il n’est pas loin de considérer le montage comme une supercherie un peu trop facile, un peu trop éloigné du matériau brut. Ainsi Pip Chodorov piège-t-il notre perception dans un aller-retour entre photographies et prises de vues réelles qui par pixillations successives, nous ramène à un portrait de lui-même. Rush virtuose, son film n°4 est entièrement monté dans la caméra. Et si le scénario n’était qu’un détail ? Le film sans qualité détourne et parodie le banal quotidien : prendre son repas en famille, regarder papa tondre la pelouse, faire des pompes, aller aux chiottes (3)... Aux antipodes de la logique narrative et des séries bien ficelées de la ciné-télé, Claude Bossion et Arnaud Romet mettent en scène les péripéties d’une « poule ». Présenté simultanément sur deux écrans, l’animal est soumis aux séances d’envoûtement burlesque de deux marabouts anaglyphes de pacotille. À la fois point d’interrogation et point d’exclamation, ce cinéma -là se situe constamment entre le personnel et le collectif, la subversion et le fou rire. Dans Tous la même galère, la voix off (voie off idéologique ? ) de Bossion évoque Bakounine, « cet manat fanatique de la liberté’ , tandis que la caméra « œil » vérité fait le constat e l’insouciance gaieté d’une journée de loisirs (4).

Comme dans les meilleurs scénarios surréalistes, Circuit-court laisse également une place au hasard et à la trouvaille. En témoignant les deux « films anonymes de famille » trouvés aux puces de Montreuil, le film collectif réalisé sur pellicules super 8 périmée depuis plus de dix ans et la plage surprise réservée aux cinéastes « inconnus » qui souhaitaient projeter leur réalisations. N’en déplaise à certains adeptes du recueillement et du silence gêné devant les merveilles du 7e art, le spectacle était dans la salle (certains films muets furent merveilleusement sonorisés), hors de la salle autant que sur l’écran. Goûtant tout particulièrement les situations ludiques et les calembours, le public salua Krissements de Vrimages, auto-portrait grimançant de Christophe Bamy, couplé aux stridences musicales et aux rotations rapides d’une caméra vertigineuse. Il balbutia ensuite avec le bébé de la Galaxie Barbouth, l’un des 1602 personnages du cinématon de Gérard Courant.

Comment, à l’instar d’Olivier Bougnot et Maione, se lancer dans la production d’un film sans budget, comment organiser la diffusion d’un cinéma différent sans apports publics, ni privés, voilà des questions lui semblaient oubliées. Conscients de survenir avec l’expanded cinéma, le cinéma d’avant-garde, autre, pur, expérimental, underground ... Les cinéastes indépendants de Circuit-court sont animés par une étonnante volonté de réunir, éditer, de diffuser les « films sans qualité ».

Carole Boulbès in Art Press, N°190, avril 1994, p.92

Espace confluence 28/29 janvier 1994

(1) Le programme indiquait également la projection d’une vingtaine de films dont ceux de Michel Nedjar et Yann Beauvais ainsi que ceux des fondateurs de Circuit-court : Christophe Bamy, Claude Bossion, Oliver Bougnot, Maione De Quelroz Silva. Confluence est situé dans le 20 ème arrondissement de Paris

(2) Les films devaient être montés dans la caméra au moment du tournage, sans aucun montage ultérieur. Dans une certaine mesure, cette approche prend source dans le cinéma de Brakhage qui valorise le montage fluide, mobile, où les raccords de plans s’opèrent par des surimpressions, des mouvements internes l’image. (3) Par exemple, les films de H.F.Imbert, P.Merejkowsky, et P.Sorin

(4) Le cinéaste filme ses amis en train de faire de la barque sur le lac de Vincennes ! Ce principe du décalage entre la bande son à contenu idéologique et l’image filmée, rappelle inévitablement les films lettristes de Maurice Lemaî tre. La réflexion sur le cinéma en train de se faire, intervenant dans le film lui-même peut également évoquer le film The End de Mac Laine.

Mise à jour: mercredi 30 septembre 2009